Le Chateau Marmont : entre mythe et réalité !
Pour se dire bonjour, les américains préfèrent les « hugs » aux baisers sur les deux joues. Ces étreintes - où le haut du torse de l’un enlace le corps de l’autre, plus ou moins longuement et intensément en fonction de l’intimité - accompagnées d’un « hiiiiiii » et suivies du plus traditionnel « how are you ? » - remplacent au panthéon des accolades la plus traditionnelle bise européenne. Mais les Californiens sont une caste à part ! Même si les joues ne se touchent pas vraiment, ils s’inspirent grandement de l’embrassade du vieux continent et accompagnent leurs baisers distants par deux langoureux « mouah » (comprenez, un pour chaque joue). Bienvenue au Chateau Marmont, où la démesure et les excès les plus fous sont calfeutrés dans une ambiance glamour décalée, en plein cœur de la cité des Anges derrière une luxuriante végétation.

« Va t’ennuyer au Beverly Hills Hotel »
Alors qu’un acteur oscarisé, dont le nom par discrétion restera secret, déjeune avec son agent un jeune homme fait son entrée au restaurant. Sandales aux pieds, dreadlocks, entièrement tatoué, arborant une trentaine de bracelets aux poignets et une dizaine de colliers autour du cou, vêtu d’un jogging mauve assorti d’un pull noir à pois blancs et d’un bonnet à pompon, certes sa dégaine (d)étonne. A ses côtés, trois jeunes femmes surmaquillées, ressemblant étrangement à des répliques botoxées de Kim Kardashian, jupes fendues et voix cassées, tiennent à préciser au moment de la commande - afin d’éviter tout malentendu - qu’elles sont (à ce jour) toutes les trois végans. Une fois attablées devant des œufs Bénédicte (un comble pour de prétendues végans), leur manque de raffinement se manifeste dans la tenue de leur fourchette, un peu comme des manches à balais, et dans la vaine tentative d’extraire un brin de salade coincé entre les dents avec un (faux) ongle.
D’une manière étonnante, ce joyeux « melting pot » d’individus, aussi différents les uns des autres, s’accordent entre eux et l’ambiance fonctionne sous un cocktail de palmiers et des colonnes de style néo-gothique. Les personnes qui fréquentent cette pension de famille pour adultes se moquent du regard des autres, bien au contraire, ils l’alimentent sans y prêter la moindre importance. L’excentrisme est un art qui se fond dans le décor. Ici tout le monde est logé à la même enseigne. « Tu n’es pas content avec qui je suis… passe ton chemin ». Le Chateau Marmont déconcerte par son profond snobisme décalé. « Si tu n’aimes pas, va t’ennuyer au Beverly Hills Hotel » entend-on à une table voisine dans un débat animé.

Le Château n’attend pas
Le temps s’est (littéralement) arrêté au 8221 Sunset Boulevard. Seuls quelques signes du monde extérieur - comme le wifi ou les écrans plats dans les chambres - parviennent à franchir les barrières touffues d’une jungle de palmiers, de canisses et de bambous plantés pour protéger les clients de regards indiscrets. Car il faut pousser le paroxysme du style décalé jusqu’au bout : le Chateau doit rester dans son jus; même les cuisines, que l’on trouve dans certaines chambres, sont dignes des fifties ! Si la moquette est « neuve », il faut qu’elle ait l’apparence d’être ancienne ; si le fauteuil et le tapis ne s’harmonisent pas, il faut prétendre le contraire et considérer qu’ils vont parfaitement ensemble. Si tu n’aimes pas ? C’est toi qui n’as rien compris, pas le Chateau!
Ici le Chateau est roi avant le client ! Une telle prouesse étonne dans un pays où la notion de service est une religion. C’est au client d’attendre, pas au Chateau. Le client partira à un moment ou un autre ; le Chateau, lui demeure ! Une ambiance en total décalage avec l’hôtellerie moderne qui relègue un Hôtel Costes au rang d’un banal Hilton. La symbiose entre le style « Hush Hush » élégant et classique - qui rappelle le décor du film « L.A. Confidential » et le modernisme ordinaire d’une certaine forme de télé-réalité s’avère être le tour de force de l’établissement. Comment expliquer une telle décadence assumée, un « je m’en foutisme » ambiant, une redéfinition du luxe, un doigt d’honneur au conformisme… le tout baigné dans une ambiance paresseusement engourdie comme aux lendemains d’une nuit blanche.

Technicks MK2
La discrète piscine extérieure (exclusivement réservée aux résidents de l’hôtel) bordée de transats en fer-forgé rouillés, ressemble davantage à une mare à canards ; le lobby cependant est une pure réussite. Si seulement les murs pouvaient parler… Que dire de la console abritant une première platine Technicks MK2 surélevée par un magnifique amplificateur McIntosh adossé à deux boites remplies de 33 tours variant de Gloria Gaynor à Bob Dylan en passant le cultissime « Purple Rain » de Prince ? Que dire du minuscule bar et de ses quatre tabourets à côté d’un piano à queue au fond de la salle ? Avec ses lustres et ses larges poutres en bois au plafond, canapés et fauteuils en tout genre jouent des coudes dans une ambiance d’hacienda espagnole. Alors que le restaurant est un havre de paix (encore faut-il passer le filtrage à l’entrée de l’hôtel), la nourriture proposée est cosmopolite et ne reflète pas la diversité de la scène culinaire de la ville.
Les fantômes de James Belushi et Helmut Newton (les deux sont décédés à l’hôtel, l’un d’une overdose et l’autre des suites d’un accident de voiture à la sortie du parking), hantent encore les couloirs de ce manoir indéfinissable, inclassable et hors du commun. De Montgomery Clift à Led Zeppelin, en passant par Jim Morrison, Clark Gable, Humphrey Bogart ou encore James Dean et Natalie Wood, le Chateau Marmont entretient le mythe et, même si les temps changent, le dépaysement est assurément garanti ! A chacun la liberté de le découvrir ou pas. Une parfaite imperfection dans un monde qui l’est tout autant. Changer ? Surtout pas ! Et finalement, à quoi bon…



