Morad El-Hajjaji, dix ans de reconnaissance

Morad El-Hajjaji, dix ans de reconnaissance

Edouard Amoiel

Edouard Amoiel

10 octobre 2026

Il y a dix ans, Morad El-Hajjaji ouvrait Inda Bar dans une rue des Eaux-Vives dont il pressentait l’avenir. Depuis, son restaurant a grandi, sa cave aussi, et les Genevois ont pris l’habitude de s’y retrouver. Nous avons pris le temps de discuter avec lui et de retracer une décennie entre joies, peurs et sacrifices.

Nous avons quitté Inda Bar pour faire quelques pas dans le quartier. Dix ans plus tôt, Morad El-Hajjaji s’était arrêté devant l’arcade de la rue Henri-Blanvalet que plusieurs personnes lui déconseillaient de prendre. Il y est revenu un soir avec son épouse. Elle a regardé les lieux et lui a conseillé de se lancer. Il a bien fait de l’écouter.

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Morad El-Hajjaji, le fondateur de l’Inda-Bar ©Edouard Amoiel

« Chez Morad »

À l’époque, Morad travaille à l’hôtel La Réserve à Bellevue. Il a déjà fait ses armes dans l’hôtellerie de luxe, notamment au Mandarin Oriental, où il est responsable de la restauration de l’établissement. Sa fille vient de naître, et il se demande s’il passera encore des décennies à faire tourner les maisons des autres, alors qu’il a tant envie de construire la sienne. Il engage ses économies et ouvre Inda Bar en 2016, avec une idée bien précise : une cuisine indienne moderne à partager, centrée sur le four tandoor, les cocktails, le vin et une ambiance feutrée.

Pour expliquer l’attachement des Genevois à Inda Bar, Morad évoque l’emplacement, l’atmosphère et la cuisine. Il parle moins volontiers de son propre rôle. Pourtant, sa manière d’accueillir, son attention aux détails et sa constance ont également façonné l’identité de l’adresse et assuré son succès. Nous lui disons que, pour beaucoup, venir à Inda Bar, c’est venir « chez Morad ». Il reçoit ces mots avec pudeur et ramène aussitôt la conversation vers son équipe. « Un restaurant se construit à plusieurs », insiste-t-il.

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La fameuse cave de l’Inda-Bar ©Edouard Amoiel

2’000 références

Pourtant, les premières années n’ont pas été un long fleuve tranquille. Simultanément, Morad ouvre Kasbar dans l’arcade voisine, puis survient la pandémie. Il se souvient de la peur, des salles éteintes et de cette incertitude que les patrons gardent en eux après avoir refermé la porte. Cette période lui laisse aussi le temps de repenser les espaces. En 2022, il réunit les deux arcades et donne à l’Inda Bar l’ampleur qu’on lui connaît aujourd’hui.

Le vin raconte une autre part de l’histoire. À l’ouverture, la carte comptait une cinquantaine de références. Elle en réunit désormais près de deux mille. Au début, Morad n’avait ni les moyens ni l’ambition d’aller si loin. Il savait seulement qu’il voulait partager des bouteilles qu’il aimait. La cave s’est construite grâce aux fournisseurs, aux rencontres et aux demandes des clients. Il lui est arrivé de chercher, dès la semaine suivante, un vin évoqué à table qu’il ne possédait pas encore.

Ce genre de réflexe vient sans doute de ses années dans les palaces : chercher une solution, prêter attention à un désir particulier. Mais chez ce passionné, le grand vin n’impose aucun cérémonial. On peut l’ouvrir dans une rue animée des Eaux-Vives autant qu’autour d’un repas chez des amis. Il tient à une carte variée et à des prix qui permettent de choisir une bouteille pour le plaisir de la boire. Au fil des ans, cette approche a attiré des amateurs de Genève, de Suisse et de bien plus loin.

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Morad El-Hajjaji à l’Inda-Bar ©Edouard Amoiel

Avoir confiance

À mesure que le restaurant grandissait, Morad prenait conscience du temps qu’il consacrait à son travail et de celui dont il privait sa famille. Ses enfants ont grandi pendant qu’il enchaînait les services. Il mesure aujourd’hui combien le soutien de sa femme a compté, et combien il importe de retrouver du temps à partager avec ses proches. Aujourd’hui, une équipe plus nombreuse et des collaborateurs en qui il a confiance lui permettent parfois de s’absenter. Il a toujours su déléguer, dit-il ; trouver les personnes qui comprennent sa vision, puis leur permettre de travailler à leur manière reste l’un des exercices les plus difficiles du métier.

Aujourd’hui, Inda Bar fête ses dix ans et Morad a encore plein d’idées en tête. Il envisage d’agrandir la cuisine et la cave, quitte à réduire un peu le nombre de places pour mieux travailler. L’envie est intacte. Il aimerait voir son établissement perdurer, car c’est là qu’il a fait ses premiers pas en tant qu’entrepreneur.

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La salle du restaurant Inda-Bar ©Edouard Amoiel

Dix ans !

Lorsque nous lui demandons ce qui le rend fier, il parle d’abord des collaborateurs croisés en chemin et des emplois qu’il a pu créer. Né dans le Jura, au sein d’une famille d’origine marocaine, fils d’un ouvrier qui a passé quarante-cinq ans dans la même usine, il revient sur son parcours avec une fierté dissimulée et, surtout, une immense reconnaissance. Il vit à Genève depuis plus de vingt ans et dit s’y sentir profondément chez lui. Cette ville lui a offert de nombreuses opportunités, et il est heureux de pouvoir lui rendre quelque chose à sa manière.

Désormais, Morad aime passer presque incognito dans son restaurant. Observer la salle, saluer une table, être pris pour un membre de l’équipe parmi les autres : il y voit une forme de réussite. Il connaît pourtant chaque recoin de son restaurant et sent aussitôt quand un détail nécessite son attention. Demain, comme depuis dix ans, il reviendra pour le service. Avec son équipe, il recommencera patiemment ce travail qui a fait de son restaurant une adresse familière aux Eaux-Vives.