Benjamin Luzuy : humain avant tout !

Benjamin Luzuy : humain avant tout !

Edouard Amoiel

Edouard Amoiel

03 octobre 2026

Une année 2025 mouvementée, quelques certitudes bousculées et, aujourd’hui, une sérénité retrouvée. En marchant au bord du Léman, Benjamin Luzuy regarde le chemin parcouru depuis l’ouverture de l’Auberge Port-Gitana.

Le soleil est déjà bien installé sur le Léman en cette belle matinée de fin septembre. Benjamin Luzuy marche d’un pas rapide. Quelques heures plus tôt, il faisait du sport en enchaînant ses appels téléphoniques, en répondant à ceux auprès desquels la respiration saccadée pouvait passer inaperçue, avant de rappeler les autres, une fois son souffle retrouvé. L’image lui ressemble assez bien. Benjamin Luzuy a rarement cessé de courir.

260826 Port Gitana DSC01043
Benjamin Luzuy à l’Auberge du Port Gitana © Edouard Amoiel

Une météorite

Ce matin pourtant, au bord du lac, il est question de regarder un peu en arrière. Un an après l’ouverture de l’Auberge Port-Gitana, le calme est revenu. Avec une confiance et une sérénité qu’il reconnaît avoir perdues en 2025. Il faut remonter au 24 avril. Ce lieu magique, les pieds dans l’eau, doit ouvrir quelques jours plus tard, le 5 mai. Depuis des semaines, une trentaine de personnes travaillent à son lancement. Puis le téléphone sonne. Un incendie vient de se déclarer sur la toiture. Des panneaux solaires ont pris feu. Personne n’est blessé, mais une partie essentielle des installations techniques est touchée. À deux semaines de l’ouverture, plus personne n’est capable de lui dire quand Port Gitana pourra accueillir ses premiers clients. « Une météorite prise de plein fouet », dit-il.

Le problème devient à la fois humain, opérationnel et financier. Les équipes sont engagées, les salaires courent, l’entreprise est prête à fonctionner, mais elle ne peut pas ouvrir. Benjamin Luzuy pense aux assurances avant de découvrir une réalité brutale : pour indemniser une perte de gain, encore faut-il pouvoir démontrer un gain. Or Port-Gitana n’a jamais ouvert. Il comprend alors que personne ne sauvera le projet à sa place. Quels collaborateurs faut-il conserver ? Quels talents faut-il protéger ? Combien de temps le reste du groupe pourra-t-il supporter Port-Gitana ? « Pour trancher correctement, il faut de la visibilité. Et je n’en avais plus », dit-il.

250624 Port Gitana IMG
L’entrée de l’Auberge du Port Gitana © Edouard Amoiel

Stabilité en 2026

C’est probablement là que 2025 a laissé sa plus profonde trace. Port-Gitana devait être l’un des projets les plus importants de sa vie d’entrepreneur. Soudain, il devient celui qui peut fragiliser tout un groupe. Renoncer n’entre pourtant jamais dans l’équation. « Pour moi, l’entrepreneuriat, c’est une ascension de l’Everest. Ce n’est pas un sprint en haut du Salève. » Le restaurant ouvre finalement le 20 juin, encore entouré d’échafaudages. L’hôtel suivra le 5 septembre. « On présentait la mariée avec un plâtre », sourit-il aujourd’hui.

Puisque le dommage financier ne sera pas indemnisé comme il l’espérait, l’entrepreneur négocie du temps. Son bail initial de cinq ans devient un horizon potentiel de douze ans. Une manière de transformer une difficulté immédiate en une perspective à long terme. Cependant, tenir ne signifie pas sortir indemne. À la fin de l’année, devant ses équipes, il reconnaît une période moins sereine et parfois moins agréable à vivre. « Dans la relation employeur-employé, il y a le mot « relation ». Mes décisions définissent aussi l’expérience professionnelle des personnes qui travaillent avec moi. » Il promet alors une année 2026 plus stable.

260826 Port Gitana DSC01072
Benjamin Luzuy au restaurant de l’Auberge du Port Gitana © Edouard Amoiel

Faire moins, mais mieux !

Aujourd’hui, il estime avoir tenu parole. Port-Gitana a beaucoup changé. De l’équipe originelle d’une trentaine de personnes, seuls quelques profils sont encore présents. Le groupe s’est également structuré, avec de nouveaux outils permettant de suivre la réalité économique de ses établissements beaucoup plus précisément et rapidement. À Port-Gitana, cette sérénité retrouvée s’accompagne d’une autre philosophie : moins de volume, davantage de précision. « Faire moins, mais mieux. »

La maturité se raconte aussi ailleurs. Dans cette carte des vins nourrie de bouteilles que Benjamin Luzuy collectionne depuis 2008. Dans la fidélité de Paul Cassigneul, de sa sœur Marie Luzuy, de Giuseppe Dell’Aquila et de ceux qui travaillent avec lui depuis parfois plus de dix ans. Sans eux, reconnaît-il, 2025 aurait probablement été une autre histoire. « Je ne suis pas certain que j’aurais réussi », commence-t-il avant de se reprendre : « qu’on aurait réussi ».

Après environ vingt ans d’entrepreneuriat, il délègue davantage, s’entoure mieux et accepte de ne plus avoir à être partout. Port-Gitana correspond finalement assez bien à ce moment de sa vie. Son meilleur baromètre n’est pourtant ni le chiffre d’affaires ni le taux d’occupation… mais son sommeil ! L’année dernière, poser son téléphone nécessitait parfois un effort. Cette année, dit-il, cela redevient naturel. Le sommeil est revenu. Lui qui avait toujours pu récupérer malgré une cadence soutenue avait découvert les réveils nocturnes et ces problèmes qui, à trois heures du matin, prennent soudain des proportions démesurées.

250624 Port Gitana IMG 6832
Le bar de l’Auberge du Port Gitana © Edouard Amoiel

Retrouver son souffle

Aujourd’hui, il dort à nouveau et Port-Gitana semble également avoir trouvé son rythme. Le restaurant affine son identité tandis que l’hôtel fonctionne particulièrement bien. Cette complémentarité ouvre même une nouvelle voie pour lui, qui envisage désormais de développer davantage cette rencontre entre restauration et hébergement. Mais ce sera une autre histoire.

Pour l’instant, nous continuons à marcher au bord du lac. Le téléphone sonne parfois. Benjamin répond, règle une question, raccroche, puis reprend la conversation presque exactement là où nous l’avions laissée. Il reste cet entrepreneur qui pense vite, entreprend beaucoup et semble incapable de rester longtemps immobile. Quelque chose a pourtant changé. Aujourd’hui Benjamin Luzuy a appris que tout ne se contrôle pas. Que certaines météorites tombent sans prévenir. Que tenir ne signifie pas tout porter seul. Et que la réussite n’est pas toujours une question de vitesse. Parfois, le succès commence là où l’on prend le temps de retrouver son souffle.