Meshuga, le goût de l’audace
Edouard Amoiel

Edouard Amoiel

10 octobre 2026

Aux Eaux-Vives à Genève, Raoul Weil et Guillaume Bensahel ont donné vie au restaurant Meshuga. Une adresse moyen-orientale audacieuse et pleine d’épices qui, malgré une allure brute, révèle une cuisine plus nuancée qu’il n’y paraît.

Meshuga est d’abord une histoire de jeunesse. Celle de deux associés qui ont voulu concrétiser une idée de restaurant bien à eux, où les cultures se croisent, les épices s’entremêlent et les envies débordent un peu du cadre. Il y a quelque chose de pop dans cette adresse, jusque dans sa manière de bousculer nos attentes.

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La salle du restaurant Meshuga ©Edouard Amoiel

Brut de décoffrage

Meshuga surprend ! Non pas par son insolence, mais par sa nouveauté, ses choix affranchis et ses associations parfois inattendues. Son brassage méditerranéen semble se déployer dans plusieurs directions à la fois. Je crois bien que c’est voulu (et c’est tant mieux). On pourrait parler d’un shaker culinaire : les influences s’y rencontrent, se heurtent parfois, puis trouvent leur place dans une proposition qui n’appartient qu’à cette maison.

Genève est-elle prête à se laisser bousculer ainsi ? La question m’a traversé l’esprit en découvrant le lieu. Son apparence est brute, dépouillée. Rien ici ne cherche à envelopper le convive dans un décor rassurant. Mais à mesure que l’on s’installe, on comprend que cette sobriété est un parti pris : derrière l’impression de dépouillement, rien n’est laissé au hasard.

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Le « Galaxy Meshuga » ©Edouard Amoiel

Galaxy Meshuga

Le service joue alors un rôle essentiel. Le personnel attentionné nous guide dans cet univers où, sans lui, nous serions un peu perdus. On nous explique, on nous accompagne, et on nous laisse aussi la liberté de découvrir. Cette façon de prendre soin des convives apporte de la douceur à une adresse qui, de prime abord, semble cultiver une certaine rudesse.

Sur la table arrive d’abord le Galaxy Meshuga. Une palette de couleurs, de sauces et de condiments à découvrir avec le pain pita et le kaak, ce bagel de Jérusalem. On passe d’une harissa maison à une préparation inspirée du Yémen, relevée de jalapeños, puis à une pâte de citron fermenté pendant deux mois. Il y a aussi le tahini, le chrain à la betterave et au raifort, le zaatar et l’huile d’olive. Chacun peut composer sa bouchée, revenir à une saveur, en essayer une autre. Le geste est simple ; ce qui se passe en bouche l’est beaucoup moins. Pour ma part, j’aurais préféré déguster ces saveurs séparément plutôt que de les voir autant se mélanger. Mais ce n’est qu’un avis personnel.

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Le thon chez Meshuga ©Edouard Amoiel

Harissa fumée

La suite consiste en un crudo de thon, accompagné de chrain et d’une petite salade de mizuna et de radis. Après la liberté décontractée et amusante du Galaxy Meshuga, l’assiette change de registre : cette fois, les saveurs ne sont plus laissées à notre libre interprétation, mais réunies dans une composition imaginée par le chef Umberto Costanzo.

Hors carte, le chou-fleur rôti, accompagné d’une sauce au yaourt, de citron confit et de sauge, m’a touché en plein cœur. Un vrai bonheur. Nous terminons par une brochette d’onglet de bœuf, relevée de tahini et d’herbes fraîches, servie avec une harissa fumée et parfumée venue de Tunisie.

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La terrasse de Meshiga ©Edouard Amoiel

Curiosité et appétit

Meshuga aurait pu simplement s’approprier quelques codes familiers de la cuisine orientale et méditerranéenne, pour ensuite les habiller d’une identité séduisante. Son ambition me semble ailleurs. Le restaurant puise dans plusieurs traditions culinaires et les fait dialoguer avec une liberté qui lui est propre. Il suscite autant la curiosité que l’appétit. Certains plats demandent un instant pour se laisser apprivoiser, et c’est aussi ce qui rend le repas intéressant.

Je me suis parfois senti un peu perdu, je l’avoue. Cette cuisine emprunte tant de chemins qu’on ne sait pas toujours où elle souhaite nous mener. Pourtant, je n’ai jamais eu le sentiment qu’elle cherchait à provoquer pour le plaisir. J’y ai plutôt trouvé une envie sincère de faire découvrir, de partager des goûts et de défendre une manière personnelle de recevoir. Le service aide à trouver le fil, tandis que les assiettes finissent par parler d’elles-mêmes.

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La glace fior di latte ©Edouard Amoiel

Trouver son équilibre

Conserver cette liberté dans la durée, maintenir la précision sans perdre l’élan des débuts, permettre aux convives d’entrer dans une proposition qui ne livre pas immédiatement toutes ses clés : voilà les défis que les créateurs de Meshuga devront relever. À ce stade, la qualité de la cuisine et l’attention en salle donnent de solides raisons d’y croire.

Je suis sorti de Meshuga en me posant davantage de questions qu’en y entrant, et avec le plaisir d’avoir découvert une adresse qui suit son propre chemin. C’est peut-être ce qui m’a le plus touché : cette jeunesse qui ose, tout en prenant son travail au sérieux. Il me tarde d’y retourner le soir, lorsque le lieu change de rythme et invite à s’y attarder.