Charlotte Cattaneo, la nuit dans le cœur

Charlotte Cattaneo, la nuit dans le cœur

Edouard Amoiel

Edouard Amoiel

09 mars 2026

Derrière la Maison Balkii et le Rumi’s, se trouve Charlotte Cattaneo. En une décennie, cette entrepreneuse des Eaux-Vives a bâti, presque par instinct, un univers où l’hospitalité, la fête et la gestion rigoureuse se sont apprises sur le terrain.

À Genève, certains destins naissent dans des bureaux feutrés. Celui de Charlotte Cattaneo s’est écrit entre un atelier de sanitaires et des nuits genevoises, en s’appuyant sur une intuition insolente. Dix ans après l’ouverture de Maison Balkii, et quelques années après Rumi’s, au cœur des Eaux-Vives, elle incarne une génération d’entrepreneurs qui ont appris sur le terrain, à coups d’instinct, d’erreurs et de flair.

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Charlotte Cattaneo au Rumi’s ©Edouard Amoiel

 

Une arcade, une rue et une intuition

Chez Charlotte, il n’y a pas de mythe fondateur lié à l’enfance. Le déclic est plus tardif. Elle n’est pas casanière, elle est sociable. Intensément. Le monde l’attire, le mouvement la nourrit et la nuit l’ensorcelle.  Alors que l’hôtellerie lui tendait les bras, elle s’oriente vers la gestion, obtient un bachelor puis un master en immobilier à Genève. Sérieuse quand il le faut, brillante devant les échéances, mais toujours happée par la vie sociale.

Elle rejoint l’entreprise familiale. Construction, immobilier, sanitaires. Une trajectoire presque tracée. Et pourtant… dans la rue Henri-Blanvalet aux Eaux-Vives, son père possède un atelier devenu inutile au fil du temps. Au même moment, le quartier commence à palpiter. Les premiers bars voient le jour tandis que la nuit s’éveille.

Maison Balkii, la maison au sens propre

Elle préfère imaginer un bar à cocktails, un sous-sol qui appelle la musique, une descente des marches comme un passage vers une autre ambiance. Elle a 25 ans, aucune expérience en mixologie, aucune patente, mais une conviction tenace. Son père lui laisse carte blanche et lui fait confiance. Le reste, elle l’apprendra sur le tas.

Dès le départ, le mot « maison » s’impose comme une évidence. Non pas par coquetterie marketing, mais par intention tenace : faire d’un espace un refuge. Un lieu où le personnel connaît le prénom des clients, où l’on sert leur cocktail préféré sans qu’ils aient besoin de le commander. Les débuts sont bricolés, un peu inexpérimentés avec la sensation vertigineuse d’être en train de créer quelque chose sans en mesurer les règles.

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Un negroni en cours de préparation chez Rumi’s ©Edouard Amoiel

Quand le succès impose la rigueur

Dès le début, elle s’entoure de son meilleur ami, Alexandre de Rham, venu du monde des soirées électroniques, capable d’apporter réseau, DJs et culture de la fête. Ils montent le projet sans l’aide des banques, à la force du poignet, parce que c’est aussi une manière de garder la main. Elle s’occupe des questions administratives, de la comptabilité, des ressources humaines. Et apprend tout le reste - l’alcool, les recettes, les fournisseurs, la gestion d’équipe, les réflexes de salle – directement, en condition réelle.

La première année est rude. Puis « ça marche ». Trop, même. Très vite, il faut canaliser, filtrer, sécuriser. Les contrôles s’enchaînent. Les amendes rappellent qu’on ne « fait pas la nuit » dans une ville comme Genève sans accepter la discipline qui va avec. Et dans ce métier, quand « ça marche », cela fait du bruit et suscite la méfiance. Il y a des rumeurs, des dénonciations, des perquisitions spectaculaires, des moments où la réalité vous tombe dessus sans prévenir. Charlotte encaisse. Elle tient. Elle apprend à être patronne.

Dans le fait de refuser une centaine de personnes par soirée, elle comprend qu’il n’est plus question de satisfaction de l’ego, ni de fête : il est question d’espace. Elle obtient une seconde arcade voisine. Pas pour s’agrandir mais pour créer deux identités. D’une part, la Maison Balkii qui reste un terrain de fête pure : le débit, l’énergie, la nuit comme rythme de vie. D’autre part, Rumi’s, qui déroule une autre partition : un lieu plus posé, plus esthétique, plus sur-mesure. Un bar circulaire comme centre de gravité, permettant un champ de vision panoramique et transformant le lieu en une scène de théâtre : on voit, on est vu, on se croise, on se parle.

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Charlotte Cattaneo accoudée au comptoir du Rumi’s ©Edouard Amoiel

Dix ans plus tard, la crédibilité

Sa naïveté du départ, Charlotte la vit comme une chance. Si elle avait pu prédire la somme de contraintes, la dureté de certaines nuits, les tensions, les employés à cadrer, les règles à apprendre à toute vitesse… aurait-elle osé ? Peut-être pas. Aujourd’hui, elle revendique une certaine fierté. Une fierté récente. Celle qui vient avec la durée. Dix ans d’activité, des chiffres solides hors pandémie, de nouveaux projets qu’on lui propose. La crédibilité s’est installée. Elle a pris une patente, consolidé l’entreprise, professionnalisé chaque rouage. Les erreurs de jeunesse ont laissé place à de la maîtrise.

La nouvelle génération consomme différemment, plus tôt, moins d’alcool, davantage de « sans », de boissons hybrides, de tendances « healthy ». Charlotte observe, ajuste, sans renier l’ADN : « la nuit reste un exutoire, crise ou pas crise. Les gens auront toujours besoin de sortir » rappelle-t-elle justement.

Et maintenant ?

Charlotte aime les projets. Monter, structurer, faire tourner. Puis recommencer ailleurs. Elle voit Genève comme un terrain encore trop sage, en manque de concepts élégants et d’adresses qui osent la nouveauté avec sérieux. Peut-elle imaginer dix ans de plus aux Eaux-Vives ? Oui, si l’énergie reste intacte. Si la maison continue de vibrer. Dans cette rue autrefois jugée sans âme, elle a créé un épicentre. Pas seulement un bar… un lieu de vie.