On sait que tout prend racine dans l’enfance. Et lors d’une dégustation, une discussion m’a ramené si loin que j’ai eu envie d’écrire. De partager ce qui m’avait traversé l’esprit, sans prétendre déchiffrer chaque souvenir. Tout cela tenait à une simple tartine de pain chaud et un morceau de beurre.

Le bonheur de l’enfance
Le pain, je l’aime coupé assez épais pour avoir de la mâche, moelleux à l’intérieur, croustillant à l’extérieur. Je l’aime encore bien chaud, quand son parfum embaume la cuisine avant même que je m’installe. Je connais déjà le craquement et la résistance de la croûte sous les dents, puis la douceur de la mie. Même le couteau a son rôle à jouer. Je prélève un morceau de beurre et le pose sur le pain. Mais je ne tartine jamais entièrement toute la tranche. Ce serait comme si le moment était déjà passé. Comme si j’avais préparé sa fin avant d’en savourer le commencement. Je mets juste ce qu’il faut pour la première bouchée.
Le beurre commence à fondre et à imprégner la mie. La surface reste encore fraîche. Je mords. Sur le bord de la tartine apparaît la trace de la première bouchée comme un croissant de lune. Et quelque chose revient. Du réconfort, certainement. De l’enfance, du bonheur. Peut-être aussi une inquiétude ancienne, quelque chose de moins doux que le goût lui-même. Que suis-je en train de retrouver ? Un souvenir ? Une sensation ? Une émotion refoulée ? La tartine beurrée est-elle ma madeleine de Proust ? Je n’ai pas de réponse claire. Pour une fois, cette imprécision me convient.

L’école buissonnière
Ce qui est sûr, c’est que ce moment est le mien. Il n’appartient à personne d’autre. Je n’ai pas besoin que l’on comprenne pourquoi cette tartine compte autant pour moi. Est-ce que je l’apprécie à sa juste valeur ? La question me fait presque sourire. J’en suis encore à la première bouchée et me voilà déjà en train de m’interroger sur ma façon d’être heureux. Alors je reprends le couteau. Un nouveau morceau de beurre, un peu plus loin sur le pain qui a tiédi. Le beurre fond moins vite, et la sensation change. Je retrouve davantage de fraîcheur et de consistance. Le pain craque encore. Je poursuis ce petit rituel avec une attention que je n’avais pas prévu de lui accorder.
Puis arrive la dernière bouchée, peut-être la plus intense. Précisément parce qu’elle annonce la fin et que le besoin n’est plus le même. J’aimerais prolonger ce moment, mais je sais qu’une autre tartine ne le prolongerait pas tout à fait : elle en ouvrirait simplement un nouveau. C’est étrange d’avoir eu envie d’écrire là-dessus. Du pain, du beurre, un couteau et quelques bouchées. Pourtant, les émotions sont là. Un petit déjeuner dominical. Un goûter pris en cachette. Cette impression de faire l’école buissonnière, de s’accorder quelques minutes qui échappent au programme de la journée.
Madeleine de Proust
Voilà, peut-être, ma madeleine de Proust. Je ne saurais lui donner un souvenir unique, une date ou un lieu. Mais je reconnais les émotions qu’elle me procure. Et ce matin-là, dans ma cuisine, ce fut un grand moment de bonheur. À vous qui m’avez lu jusqu’à la dernière bouchée, merci d’avoir fait l’école buissonnière en ma compagnie.
DERNIERS ARTICLES



