
Caroline Frey, un rêve de liberté
Après vingt années consacrées à élaborer de grands vins français, Caroline Frey a choisi le Valais pour ouvrir un nouveau chapitre de sa carrière. À Fully, entre Petite Arvine, terrasses escarpées et vendanges, la vigneronne retrouve les éléments qu’elle n’a jamais vraiment quittés : la vigne, les gestes et une certaine idée de la liberté.
Lors de notre entretien, Caroline Frey s’excuse, se lève, disparaît quelques instants dans la cave, revient, puis repart. Nous sommes en période de vendanges et, ici, à Fully, les raisins sont prioritaires. La scène pourrait suffire à résumer sa nouvelle aventure. Elle est là, au milieu des cuves. Elle surveille, goûte, déplace des bacs, retourne dans les vignes. Et lorsqu’on lui demande ce que les vendanges représentent pour elle, elle refuse instinctivement de leur accorder davantage d’importance que les autres moments de l’année. « C’est un des rendez-vous, mais c’est surtout le prolongement de ce qu’on vient de faire. Et on sait que derrière, il y a encore pas mal de rendez-vous importants à ne pas manquer. »

Avant la vigne, l’équitation
Caroline Frey est née en Champagne. Son père n’est pas vigneron. Mais l’acquisition de quelques vignes, alors qu’elle est encore enfant, lui permet d’être, même de loin, dans le monde du vin. Elle connaît donc les pressoirs, les vignes et les bouteilles que l’on garde précieusement dans la cave familiale. Toutefois, son premier langage n’est pas celui du vin mais celui de la nature. Enfant, elle passe ses journées dehors. La maison familiale borde une forêt et Caroline y disparaît parfois jusqu’à la tombée de la nuit. Pas de téléphone à l’époque, pas vraiment d’itinéraire non plus.
Avant la vigne, il y aura les chevaux. L’équitation devient suffisamment importante pour qu’elle envisage d’en faire son métier. Elle interrompt même ses études et passe son baccalauréat par correspondance. Jusqu’à ce qu’un de ces fameux déclics qu’elle semble affectionner vienne tout bouleverser. L’équitation restera une passion. Il faut trouver autre chose. C’est sa mère qui glisse innocemment une idée : puisqu’elle aime tant la nature, les plantes et la terre, pourquoi ne pas essayer l’œnologie ? Caroline Frey essaie. Et bifurque.

« Votre fille est prête »
« En repensant aux choix que j’ai faits, je réalise avec le recul qu’ils ont eu un impact majeur sur ma vie, ce que je n’avais pas mesuré sur le moment. » Caroline commence à étudier les sciences, la chimie organique, la physiologie et la biochimie végétales, avant d’intégrer la faculté d’œnologie de Bordeaux. Avec une singularité : lorsqu’elle arrive, elle connaît finalement assez peu le vin. Bordeaux va accélérer l’histoire.
À l’université, elle rencontre Denis Dubourdieu, immense figure de l’œnologie française et spécialiste reconnu des vins blancs. Il devient son professeur, puis son mentor. Elle travaille six mois auprès de lui en 2002 et revient l’année suivante. Pendant ce temps, son père reprend le Château La Lagune, dans le Haut-Médoc. Caroline hésite. Travailler avec son père ? Entrer dans une propriété familiale ? Elle préférerait poursuivre auprès de Dubourdieu et lui demande conseil. La réponse est sans appel. La Lagune est à reconstruire. Une occasion pareille ne se représentera pas. Dubourdieu appelle son père. « Votre fille est prête. » Prête à quoi ? À reprendre La Lagune. Nous sommes en 2004.
Bordeaux, Rhône, Bourgogne
Elle a 25 ans. Peu d’expérience professionnelle. Elle est une jeune femme dans un univers encore très masculin et, un détail qui n’est pas des moindres, elle est la fille du propriétaire. Personne, ou presque, n’a été prévenu de son arrivée. Pas de bureau préparé, pas de grande annonce. « Je me lance dans des projets avec une forme d’insouciance, sans en prendre conscience au début. » Cette arrivée sans mode d’emploi l’oblige surtout à faire sa place. À rejoindre et à travailler avec les équipes, et à gagner leur confiance plutôt que de s’imposer. La suite durera vingt ans. La Lagune d’abord. Les domaines Paul Jaboulet Aîné dans la vallée du Rhône à partir de 2006. Puis la Bourgogne en 2015. À l’origine de cette aventure familiale, il y a aussi son père, instigateur de l’acquisition de ces domaines. Sans son intuition et son engagement, reconnaît-elle, ce parcours n’aurait sans doute pas pu s’écrire de la même manière. Des climats, des sols, des pentes et des méthodes radicalement différents. « Je connais les climats où il pleut, les climats où il fait sec, les vignes qui ont trop d’eau, celles qui n’en ont pas assez, les vignes à plat, les vignes en coteaux, les petites cuves, les grandes cuves. » Une immense boîte à outils qu’elle va emporter avec elle. Jusqu’en Valais.
Il faudrait cependant remonter quelques années en arrière. Et retrouver Denis Dubourdieu. Un soir, lors d’un de ces grands repas durant lesquels l’œnologue aime ouvrir des bouteilles pour ses étudiants, une Petite Arvine de Marie-Thérèse Chappaz est servie. Dubourdieu s’enthousiasme. Pour lui, la Petite Arvine fait partie des très grands cépages blancs du monde. Caroline Frey n’oubliera jamais vraiment la phrase. En 2015, une rencontre lui ouvre une nouvelle porte. Quelques jours plus tard, on lui propose de reprendre une minuscule parcelle à Fully dont personne ne veut vraiment. Pour elle, c’est parfait. Alors elle taille. Elle travaille seule. Elle remet les mains dans la terre. « J’avais presque envie de faire une cabane dans les vignes. »

L’appel de Fully
Au fil des années, quelques parcelles supplémentaires viennent agrandir ce jardin secret valaisan. Caroline Frey continue pourtant à diriger ses domaines français. Les kilomètres s’accumulent. Jusqu’à 100’000 par an, raconte-t-elle en souriant de ce bilan carbone difficilement défendable. Et puis Benoît Dorsaz appelle. Le vigneron de Fully souhaite prendre sa retraite et cherche quelqu’un à qui transmettre son domaine. Nous sommes à la fin de 2024 et pour Caroline Frey, l’évidence est immédiate. Un problème demeure : comment ajouter un domaine valaisan à un emploi du temps qui ne contient déjà plus d’espace libre ? Elle n’en sait rien. Elle accepte quand même. Tête baissée, encore.
Quelques mois plus tard, la vie se charge brutalement de redistribuer les cartes. Une grave maladie neurologique l’immobilise pendant plusieurs semaines. Elle s’en remettra. Mais quelque chose a changé. Alors elle prend une décision qui, quelques mois auparavant, lui aurait semblé impossible : quitter les domaines français auxquels elle a consacré une grande partie de sa vie. Non pas parce qu’elle ne les aime plus. Peut-être précisément parce qu’elle les aime suffisamment pour savoir que le chemin a abouti quelque part.

Quand un rêve se réalise
Caroline n’abandonne pas une histoire en cours. Alors, à Fully, il faut en imaginer une autre. Le domaine repris à Benoît Dorsaz possède déjà des fondations solides, notamment une viticulture biologique et biodynamique. La vigneronne n’a donc pas l’intention de tout bouleverser. « Je ne veux pas changer pour changer. Il faut être humble dans ce métier. Mais à un moment, je peux me dire : tiens, là, peut-être qu’on pourrait essayer autre chose. »
Cette position lui a donné quelque chose de précieux : la liberté de ne pas considérer les habitudes comme des vérités absolues. Liberté. Le mot apparaît dans notre conversation sans avoir été prémédité. Puis il revient. Encore. Liberté créative, liberté de mouvement, liberté de pensée. Que veut désormais faire Caroline Frey à Fully ? La réponse tient finalement en peu de mots. « Je veux faire des grands vins. »
Elle dispose aujourd’hui de six hectares, d’un patrimoine viticole patiemment façonné avant elle et de cette expérience assez rare qui lui a permis de connaître presque toutes les configurations possibles. Mais elle a surtout retrouvé un quotidien différent. Plus proche. Plus physique. Quelques mètres plus loin, des raisins attendent encore d’être mis en cuve. Caroline Frey va devoir repartir. On lui demande alors quand viendra le prochain vin capable de lui faire monter les larmes aux yeux, comme La Chapelle 2022, qui reste gravé dans sa mémoire. Elle sourit car elle n’en sait rien. Et heureusement, car un rêve qui se réalise trop vite n’en serait pas vraiment un. À Fully, Caroline Frey vient justement d’en commencer un nouveau.
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