Les frères Kakinuma : reprendre sans effacer
Yoss et Kohei Kakinuma construisent l'avenir sans tourner le dos à ce que leurs parents ont bâti. À la tête du restaurant familial Kakinuma, mais aussi de Temaki Bar, Sando, Saoko et Namura, les deux frères racontent une autre manière de reprendre le flambeau : avec transmission, responsabilité… et patience.
Dans la famille Kakinuma, la transmission n’est pas un slogan que l’on revendique haut et fort. Elle se vit dans les gestes du quotidien, les silences d’un service, les décisions que l’on prend durablement, et celles qui prennent plus de temps.

Les racines japonaises
Yoss et Kohei Kakinuma appartiennent à cette nouvelle génération de restaurateurs genevois qui avancent avec une double responsabilité : honorer ce qui leur a été transmis, tout en tenant compte des évolutions. Le restaurant familial de la rue Henri-Blanvalet, l’un des premiers restaurants japonais de Genève, demeure le socle. Celui auquel on ne touche pas sans raison. Celui que leurs parents ont construit avec patience et discipline, fidèles à une certaine idée du Japon.
« Nous voulons conserver les racines », disent-ils. La formule pourrait sembler convenue. Elle ne l’est pas. Car elle sous-entend une vraie décision entrepreneuriale : ne pas moderniser pour moderniser, ne pas effacer les traces du passé sous prétexte qu’une nouvelle génération assure la relève. Le décor, la manière de servir, l’authenticité, la simplicité : tout cela demeure. Non par nostalgie, mais par respect.

Gagner en légitimité
Autour de ce tronc, pourtant, les branches ont poussé. Temaki Bar, Sando, Saoko, et désormais Namura. Des concepts différents, parfois plus rapides, plus contemporains, mais toujours liés par une même exigence : préserver le nom de Kakinuma. Car c’est bien là que l’histoire devient intéressante. Les deux frères auraient pu multiplier les ouvertures, capitaliser sur leur nom, accélérer. Ils ont choisi l’inverse. Ou presque.
Après une année 2025 qu’ils décrivent eux-mêmes comme intense, difficile, parfois émotionnellement lourde, Yoss et Kohei ont préféré consolider. Revoir les fondations. Répartir les rôles. Structurer une entreprise devenue trop grande pour fonctionner comme un simple restaurant familial. Travailler entre frères, avec des parents encore présents, et avec des chefs japonais plus âgés et profondément respectés n’a rien d’évident. Il faut trouver sa place sans brutalité. Diriger sans écraser. Transformer sans rompre. Dans la culture japonaise, la hiérarchie, l’âge, l’expérience comptent. Reprendre le flambeau ne signifie donc pas seulement prendre des décisions. Cela implique de gagner en légitimité.

Adapter sans trahir
Kohei s’occupe aujourd’hui davantage du Temaki Bar, de Namura et du restaurant Kakinuma, soit la partie la plus traditionnelle de l’univers familial. Yoss se concentre sur Sando et Saoko, aux côtés de son associé, Ivalu Acurio, tout en gardant un œil sur la direction générale. Les territoires sont définis, mais jamais totalement cloisonnés. Chacun a son regard. Chacun a son mot à dire. Et c’est probablement là que se joue l’équilibre.
Le Temaki Bar raconte bien cette volonté d’adapter sans trahir. Créé en 2020, en plein Covid, le concept répondait à une simple envie : rendre certaines spécialités plus accessibles, plus rapides, plus adaptées à une clientèle pressée, sans renoncer aux recettes ni à la qualité. Le développement a été rapide, peut-être parfois trop. Des erreurs ont été commises, des choix revus, un laboratoire de production abandonné au profit d’une préparation directement en boutique, au plus près de la fraîcheur.

Reprise naturelle
Ce que le client ne voit pas, les deux frères l’ont pourtant vécu intensément : réorganisation, coûts, personnel, fonctionnement interne. Les coulisses, en somme. Avec Namura, l’histoire prend une autre dimension. « La reprise s’est faite presque naturellement », disent-ils. Un coup de cœur pour un lieu, pour une atmosphère, pour une propriétaire, Suphawadee ‘Na’ KÖSTENBAUM, qui souhaitait se retirer, mais aussi pour une équipe déjà en place. Les frères Kakinuma n’ont pas voulu tout changer. Ils ont gardé le nom, l’esprit, le menu et le chef japonais, présent depuis l’ouverture. Ils y ont ajouté leur énergie, leur regard, leur touche familiale.
Sando et Saoko, eux, ouvrent une autre voie. Plus libre, plus hybride, plus dans l’air du temps. Mais même là, Yoss insiste sur un point essentiel : chez eux, les concepts ne naissent pas d’une simple idée mais de la vision des personnes qui le porte. Avec Ivalu Acurio, rencontrée à Tokyo, l’envie n’était pas seulement de lancer une marque, mais de créer des lieux autour d’une énergie, d’une personnalité, d’une confiance.
C’est peut-être, finalement, le fil rouge de cette nouvelle génération de Kakinuma. Une démarche qui refuse l’opposition facile entre tradition et modernité. D’un côté, un restaurant historique à protéger. De l’autre, des formats plus souples, plus urbains, capables de s’adresser à d’autres convives. Entre les deux, une conviction : l’avenir ne doit pas effacer l’origine.

L’enjeu… tenir !
Alors, 2026 sera-t-elle une année de pause ? De consolidation ? De nouveaux projets ? Un peu tout cela sans doute. Une ouverture de Sando à Berne, une autre dans l’ouest lausannois, peut-être de nouvelles pistes pour les Temaki Bar. Mais les deux frères le répètent : l’enjeu n’est pas seulement d’ouvrir. L’enjeu est de tenir.
Et c’est probablement ce qui rend leur parcours attachant. Yoss et Kohei Kakinuma ne parlent pas comme des héritiers pressés. Ils parlent comme deux frères qui savent ce qu’ils doivent à leurs parents, à leurs équipes, à leurs clients, et à ce nom qu’ils portent désormais avec une gravité tranquille. Reprendre le flambeau, pour eux, ce n’est pas augmenter l’éclairage. C’est apprendre à ne pas l’éteindre.



