Le Club 55, la mémoire au présent
On aurait presque voulu s’imaginer dans les années soixante, se laisser glisser dans une époque où Brigitte Bardot et toute l’équipe du film « Et Dieu créa la femme » trouvaient ici, entre deux scènes, un refuge solaire et insouciant, suspendu hors du temps.

Point d’ancrage
Il y a dans cette idée quelque chose de profondément séduisant. Une sensation de liberté légère, insaisissable, portée par ces années de joie simple et évidente, où tout était encore à écrire, avec la Méditerranée comme décor naturel. Et déjà, au cœur de ce mouvement, le Club 55 s’imposait comme un point d’ancrage, un lieu vers lequel on revenait sans vraiment savoir pourquoi, sinon parce qu’on s’y sentait bien.
La famille de Colmont en est toujours la gardienne, avec cette fidélité instinctive qui dépasse la simple transmission. En 2026, Camille a repris le flambeau avec une élégance discrète, dans le prolongement naturel de son père disparu à la fin de l’année 2025, comme si rien ne devait rompre ce fil invisible qui relie les générations entre elles. Car sur cette plage bordant la baie de Pampelonne, tous les éléments sont réunis pour continuer à raconter la même histoire.

Pommes poisson
Les nappes bleues aux motifs provençaux captent la lumière, les seaux à champagne gravés racontent les étés passés, les assiettes blanches aux accents marins évoquent une mer jamais bien loin. Le bois du bar, la plage qui s’étire en contrebas, et cette salle à ciel ouvert à l’abri des regards composent un décor qui se fond avec la nature environnante. Et puis il y a cette cuisine. Ou plutôt, cette manière de cuisiner qui refuse les détours inutiles.
Ici, pas de voyage forcé. La Provence s’exprime avec une évidence tranquille : des poivrons à l’anchoïade, un panier de crudités, des légumes travaillés sans artifice, un maïs simplement grillé, une salade de tomates qui respire le soleil. Quelques classiques viennent ponctuer l’ensemble - des tartares, des poissons grillés - mais toujours avec cette cohérence orientée vers la pensée locale. Et ces fameuses « pommes poisson », dorées, croquantes et moelleuses, qui semblent à elles seules résumer l’esprit du lieu.

Élan collectif
Pourtant, l’essentiel n’est peut-être pas là. Il se niche dans le mouvement continu de la salle, dans cette énergie fluide qui traverse les tables serrées, pleines, vibrantes, où chaque service devient une forme de chorégraphie. L’équipe de salle s’y déploie avec une précision remarquable, trouvant l’équilibre parfait entre rigueur et légèreté, entre maîtrise et naturel, donnant à l’ensemble une impression de facilité qui relève presque de l’illusion.
Le Club 55 n’est pas simplement un lieu que l’on fréquente. C’est un endroit que l’on habite, le temps d’un déjeuner, d’un moment suspendu, d’un souvenir naissant. Un lieu qui rappelle, sans jamais insister, que la modernité n’est pas toujours dans le changement, mais parfois dans la capacité à rester fidèle à soi-même, à évoluer avec retenue, à affiner sans jamais trahir.
L’esprit des générations qui ont façonné l’âme du lieu et la mémoire palpable de Patrice flottent encore, comme une présence persistante et bienveillante qui veille à ce que rien ne se perde, à ce que tout reste juste. Les temps changent, c’est une évidence. Mais certains lieux choisissent de ne pas y céder. Et c’est précisément dans cette résistance tranquille que le Club 55 trouve, aujourd’hui encore, toute sa singularité.


