L’Albergo, l’âme intacte de Beyrouth
Depuis mon arrivée, je regarde, je marche, je me perds. Je passe d’une pièce à l’autre sans parvenir à définir précisément le style de cet hôtel. Et c’est sans doute ce qui le rend si singulier. Ici, rien ne paraît avoir été assemblé pour répondre à une tendance ou pour cocher les cases d’un luxe international. Les époques, les couleurs et les influences se croisent librement. Autrement. Un meuble damasquiné dialogue avec un tissu inattendu, une photographie ancienne avec un objet venu d’ailleurs. Tout pourrait se heurter. Pourtant, tout est harmonieusement à sa place.

Hôtel mythique
L’Albergo se découvre lentement, recoin après recoin, couloir après couloir, comme une maison habitée par des propriétaires précautionneux, qui entretiennent un mythe qui détonne avec tout ce que l’on trouve alentour. Des visages connus ont dormi ici, mais leur célébrité importe peu. L’établissement semble abriter une accumulation invisible de présences, de conversations, de silences. L’âme des lieux se ressent dans chaque recoin de la salle et jusque sur la terrasse, comme un écho de Beyrouth dont cette maison demeure indissociable.
Avant de devenir un hôtel, cette bâtisse située au cœur du quartier d’Achrafieh s’appelait la Maison Corm. Béchara Nammour, pionnier libanais de la restauration, l’achète en 1980, pendant une trêve dans une guerre qui déchirait la ville depuis cinq ans. Il souhaite alors y ouvrir un restaurant. Mais la maison se trouve à quelques dizaines de mètres de la ligne de démarcation. Les combats reprennent, une barricade de conteneurs et de bus empilés est érigée dans la rue, et le projet doit attendre.

Continuer à grandir
Il renaîtra avec la paix. Au début des années 90, alors que Beyrouth tente de reconstruire ses murs autant que son cœur, l’Aldente ouvre au rez-de-chaussée. Puis vient l’idée d’un hôtel. On renforce l’ancienne maison avec un chaînage en béton afin de permettre une surélévation, sans interrompre la vie du restaurant. L’image me touche : consolider l’existant pour continuer à grandir. Difficile de ne pas y voir quelque chose de profondément beyrouthin.
Autour de Béchara et Rita Nammour, des architectes, des décorateurs et des amis donnent progressivement naissance à l’Albergo. Tarfa Salam en façonne la sensibilité, choisissant les étoffes et les matières du lieu. Plus tard, leur fils, Richard, reprend les rênes et poursuit l’histoire avec Maria Ousseimi. L’hôtel grandit encore, gagne des terrasses, un jardin suspendu, une piscine, un Swim Club et un bar ouvert sur le ciel. Pourtant, malgré ses transformations, il conserve l’intimité d’une maison. C’est, selon moi, le plus beau compliment que l’on puisse faire à un hôtel.
Tout en haut, Beyrouth apparaît dans toute sa complexité. Les toits d’Achrafieh, les clochers, les minarets et, plus loin, la Méditerranée. Une ville qui a subi tant de blessures et traverse aujourd’hui une période terriblement difficile. Une ville qui refuse de renoncer à sa beauté, à son énergie, à son goût de recevoir, et qui reste marquée par la reconstruction constante, la résilience et son aspiration profonde à évoluer malgré les crises.

Beyrouth vivante
C’est peut-être ce qui me bouleverse le plus ici. L’Albergo n’efface aucune cicatrice. Il ne cherche pas à fabriquer une Beyrouth rêvée, figée dans la nostalgie de son âge d’or. Il accueille les traces du passé et continue simplement à vivre avec elles.
À l’heure où j’écris, une lumière douce traverse ma chambre. L’hôtel respire discrètement. Je ne sais pas combien d’histoires ont commencé, se sont terminées ou ont simplement fait halte entre ces murs. Je sais seulement que, pendant quelques jours, la mienne s’y est déposée à son tour. L’Albergo est un hôtel, bien sûr. Mais il est une invitation à l’émotion. Fragile, généreuse, profondément méditerranéenne. Un morceau de Beyrouth qui demeure vivant envers et contre tout.



